
Qu’est-ce que c’est?
Le Suaire de Turin est un linge de lin mesurant environ 4,4 mètres sur 1,1 mètre, conservé dans la cathédrale Saint-Jean-Baptiste à Turin, en Italie. Il porte l’image frontale et dorsale d’un homme crucifié, avec des blessures correspondant à celles décrites dans les Évangiles de la Passion du Christ. Le linge suscite une attention continue du monde scientifique, théologique et médiatique, en raison du mystère entourant la formation de l’image.
Histoire du Suaire
Origines et premières mentions
- Aucune preuve documentée avant le XIVe siècle, mais certains pensent que le suaire pourrait être mentionné indirectement dans des récits plus anciens, comme ceux d’Édesse (Mandylion).
- Première apparition avérée : Lirey, France, vers 1353, présenté par Geoffroy de Charny.
Transfert et conservation
- Déplacé à Chambéry (Savoie), puis à Turin en 1578 pour rapprocher le reliquaire de Rome, en vue d’une visite du pape Pie V.
- Conservé depuis dans la chapelle royale de la cathédrale de Turin.
Incendie de 1532
- Le suaire est endommagé par un incendie dans la Sainte-Chapelle de Chambéry. Des gouttes d’argent fondues du reliquaire causent des trous (« poker holes »). Les Clarisses réparent les dégâts.
Analyses scientifiques
Radiodatation au carbone 14 (1988)
- Prélèvements coordonnés par le British Museum, analysés par trois laboratoires.
- Résultat : datation entre 1260 et 1390.
- Contestations : prélèvement sur une zone rapiécée ? Contamination ?
On voit en effet que les prélèvement ont été effectués sur un coin du Suaire, ayant probablement été réparé ou contaminé

Travaux du Dr Raymond N. Rogers (2005)
- Analyse chimique des fibres : différences significatives avec le reste du tissu.
- Hypothèse : zone de prélèvement non représentative de l’ensemble.
Imagerie et spectroscopie
- Examen par rayons X, UV, IR, imagerie numérique.
- L’image présente une structure tridimensionnelle. Il est impossible qu’un tissus posé sur un corps ait gardé une empreinte en 3D, comme celle du nez par exemple
- Absence de pigments détectables = image non peinte et non obtenue par imprégnation des fibres du tissu par la sueur ou autre sécrétion du corps (en dehors des traces de sang), mais plutôt par radiation sur le tissus.
Études médico-légales
- Traces de sang : groupe AB, sang humain, présence de bilirubine (signe de stress intense).
- Correspondance avec les flagellations romaines, couronne d’épines, crucifixion avec clous (non cordes).
- Image post-mortem : rigidité cadavérique, absence de putréfaction visible.
Interview du Dr Philippe BOXHO, médecin légiste :
Son analyse du tissu est formelle : « L’image représente un homme mort par crucifixion, flagellé, couronné d’épines, blessé au flanc. Ce sont exactement les stigmates de la passion du Christ. » Le sang retrouvé sur le tissu ? « Il est humain, groupe AB. Il y a du sang pré-mortem et du sang post-mortem. Ce dernier a coulé dans le creux du dos après la mort, ce qui indique une position couchée. »
Notons que le groupe AB n’est porté que par environ 5% de la population, et probablement encore moins dans la population juive d’il y a 2000 ans, enfin, c’est le groupe sanguin qui est retrouvé dans les miracles eucharistiques et sur le suaire d’Oviedo qui aurait recouvert le visage du Christ.
La plaie au flanc a également attiré son attention : « Elle a été faite par un instrument piquant et tranchant, comme une lance. Elle a traversé la plèvre avant d’atteindre le cœur. L’écoulement d’abord clair, puis sanguin, correspond à ce que décrit l’évangéliste Jean. » Et de conclure : « Faire un faux aussi précis au Moyen Âge ? C’est hautement improbable. »
Le Mandylion, Constantinople et l’ombre de Véronique : entre mythe et pistes historiques
L’histoire du Linceul de Turin est semée d’hypothèses, de transmissions floues et de lacunes historiques. Le professeur Philippe Boxho évoque l’une des plus plausibles : sa disparition à Constantinople en 1204, lors du sac de la ville par les croisés. « Le Linceul pourrait être ce que l’on appelait alors le Mandylion », explique-t-il. « Il aurait été emporté par les croisés qui, à l’époque, étaient très friands de reliques. » L’objet disparaît à cette date… pour réapparaître plus d’un siècle plus tard, en 1350, à Lirey, en Champagne. Un laps de temps qui soulève de nombreuses questions.
« Ce qui est troublant, c’est que cette réapparition intervient à un moment où l’ordre du Temple venait d’être démantelé par Philippe le Bel », poursuit-il. « Il avait fait exécuter le grand maître des Templiers sur l’île aux Juifs, au bout de l’île de la Cité à Paris, juste derrière le Vert Galant. » Mais le lien entre le Mandylion et le Linceul n’est pas formellement établi. « C’est une histoire très complexe », admet le professeur. « Nous ne disposons pas de sources descriptives suffisantes pour affirmer qu’il s’agit du même tissu. Les historiens sont prudents, et ils ont raison de l’être. »
Quant à la légende de Véronique, elle est elle aussi liée à ce mystère. « Le Mandylion a longtemps été présenté uniquement par le visage, ce qui pourrait avoir donné naissance au personnage de Véronique », estime Boxho. « Dans la tradition chrétienne, Véronique est celle qui essuie le visage du Christ sur le chemin de croix, mais cette scène ne figure pas dans les Évangiles canoniques. Elle apparaît seulement dans les textes apocryphes. »
Une origine étymologique renforce cette hypothèse symbolique : « Vera Icona, la vraie image, a peut-être été personnifiée sous le nom de Véronique. »
Le professeur se souvient d’ailleurs d’une représentation marquante : « La plus belle que j’aie vue, c’était à Barcelone, sur la façade de la Sagrada Familia. Que le Linceul ait été montré uniquement partiellement à une époque donnée, uniquement le visage, et qu’on ait ensuite construit une figure autour de cette présentation, c’est très probable », conclut-il. « Cela montre à quel point l’histoire du Linceul se mêle à la tradition, aux récits populaires et à la foi. »
Bref, ce sont des hypothèses, pas des certitudes ». Les études de pollen sont elles aussi controversées. « Elles indiquent la présence de plantes de Palestine, certaines ne fleurissant qu’à Pâques. Mais les méthodes utilisées à l’époque sont critiquées aujourd’hui. Il faudrait tout recommencer. »
Une photographie qui bouleverse : le choc de 1898
C’est en 1898 que tout bascule dans l’histoire moderne du Linceul de Turin. À cette époque, un avocat italien du nom de Secondo Pia obtient pour la première fois l’autorisation de photographier le tissu lors d’une exposition. L’appareil utilisé est rudimentaire, nécessitant une pause de 20 à 30 minutes. « Ce qui s’est passé ensuite est tout à fait fascinant », raconte le professeur Philippe Boxho. « Lorsqu’il a développé le négatif, Pia a découvert que l’image apparaissait avec une netteté bien supérieure à celle visible à l’œil nu. Le négatif faisait apparaître un véritable positif. »
Dans la logique de la photographie argentique, ce phénomène est exceptionnel. « Sur la photographie positive, on devine à peine les contours du corps. Mais sur le négatif, le visage devient immédiatement lisible. C’est comme si l’image avait été conçue pour n’apparaître qu’en négatif. » Cette révélation suscite aussitôt l’émerveillement… et la controverse. « Certains ont crié au miracle. Ils ont vu là un témoignage direct de la passion du Christ, que Dieu aurait voulu transmettre aux générations futures », explique-t-il. Mais très vite, les sceptiques s’organisent : Pia est accusé de trucage.
Il faudra l’intervention d’un chimiste français pour authentifier les produits photographiques utilisés et attester de leur fiabilité. L’affaire Pia ne sera définitivement close qu’en 1931, grâce à une seconde campagne photographique dirigée par Giuseppe Enrie. « Enrie a utilisé une autre technique, à une époque où l’on maîtrisait mieux la photographie », souligne le professeur. « Il a obtenu exactement le même négatif. Cela a lavé l’honneur de Pia, alors âgé de plus de 70 ans. »
Une image impossible à reproduire ?
Depuis, une question persiste : comment cette image s’est-elle formée sur le tissu ? Pour Philippe Boxho, les hypothèses se succèdent sans jamais s’imposer définitivement : « On sait que ce n’est ni une peinture, ni un décalque, ni une brûlure. Toutes les tentatives de reproduction avec des méthodes médiévales ou modernes échouent à atteindre la précision du Linceul. »
Une des pistes les plus discutées reste celle d’une réaction chimique entre un corps en décomposition et la toile. « L’image pourrait être due à une dégradation acide provoquée par la sueur. C’est possible. Mais dans ce cas, il faut compter deux à trois ans pour que l’image apparaisse. » Dans les laboratoires, on accélère ce processus. Mais dans la réalité, cette lenteur complique l’hypothèse d’une mise en scène intentionnelle. Et ce que l’on voit est saisissant : « Un homme crucifié, couronné d’épines, fouetté, blessé au flanc. Tout correspond à ce que l’on sait de la Passion. Même les abrasions dans le dos concordent avec la manière dont on portait la croix — la poutre horizontale uniquement, qui pesait 40 à 50 kilos. »
Autre détail troublant : « On distingue des marques de coups portés par deux personnes différentes, l’une plus grande que l’autre, ce qui est cohérent avec une flagellation romaine. » Pour Boxho, une chose est sûre : « Si ce n’est pas le Christ, c’est quelqu’un qui a souffert exactement comme lui. »
Le sang du Linceul : des indices troublants
Parmi les éléments qui alimentent la fascination autour du Linceul de Turin, la présence de sang humain reste l’un des plus intrigants. Le professeur Philippe Boxho, médecin légiste, s’est penché sur cette question cruciale. « On a retrouvé deux types de sang sur le Linceul », explique-t-il. « Ce qui est étonnant, c’est que les traces coagulées, d’un rouge vif, ne présentent aucune trace d’arrachage. Et pourtant, quiconque a déjà porté un sparadrap sait qu’un caillot s’arrache avec la colle. Ici, non. Le sang est resté intact. »
Ce détail a semé le doute chez certains sceptiques. Pour eux, ces empreintes trop nettes pourraient trahir une fabrication. Mais les analyses ont été claires : « C’est bien du sang humain, du groupe AB. Contrairement à ce que certains ont prétendu, ce n’est pas du sang animal », précise Boxho.
Fait remarquable, ce sang se répartit en deux catégories : du sang antémortem, c’est-à-dire présent avant la mort, et du sang post mortem. Ce dernier, selon l’expert, raconte une histoire précise. « Une fois le corps allongé, le sang s’est écoulé naturellement par la plaie au flanc, sous l’effet de la gravité. Il est venu se loger dans le creux du dos, là où le corps repose en position couchée : l’occiput, les épaules, les mollets. Et cette trace-là, elle est très riche en bilirubine, typique d’un organisme soumis à un stress extrême. C’est le sang d’un homme qui a souffert. »
Le coeur transpercé : une précision anatomique troublante
Parmi les éléments les plus parlants, la fameuse plaie au flanc droit mérite une attention particulière. « Elle a été faite par un instrument piquant et tranchant — une lance, très clairement. La trajectoire est nette, elle traverse la cavité pleurale avant d’atteindre le cœur. » Ce détail anatomique rejoint, selon lui, le récit de l’Évangile selon Jean : « Le soldat porta la lance au côté du Christ, et il en sortit d’abord de l’eau, puis du sang. » Une précision que le professeur juge physiologiquement exacte. « J’ai entendu dire que le sang sédimente dans le corps après la mort. C’est faux. J’ai autopsié plus de 3 000 corps. Le sang ne se déphase pas spontanément ainsi. »
Alors, d’où vient ce phénomène décrit par Jean ? Boxho éclaire : « Lorsqu’on meurt crucifié, on meurt asphyxié. Cela provoque une accumulation de liquide dans la cavité pleurale. Si la lance perce cette cavité avant de toucher le cœur, c’est bien du sérum — de l’eau, pour un homme de l’Antiquité — qui sort d’abord. Puis le sang. » Ce niveau de précision dépasse selon lui ce qu’un faussaire médiéval aurait pu concevoir. « Au Moyen Âge, les faux ne ressemblaient pas à ça. Ils étaient grossiers, symboliques. Ici, on est face à une connaissance du corps humain et de la mort qui dépasse largement l’époque. »
Enfin, les fibres de lin du Suaire sont « teintées » uniquement à leur surface, pas en profondeur, or selon le Dr Paolo DiLazzaro, « une impulsion lumineuse ultraviolette extrêmement courte (quelques milliards de secondes seulement), dans un intervalle extrêmement étroit de valeurs énergétiques et de densité de luminosité, est en mesure de colorer le tissu de lin avec la même gamme chromatique que les cellules de l’image de Saint Suaire ». Mais il aurait fallu une puissance d’UV produite par l’équivalent de toutes les centrales nucléaires de France pendant quelques milliards de seconde pour obtenir cette image 3D uniquement sur la partie supérieure des fibres du Suaire…
Références scientifiques et bibliographiques
- Damon, P. E., et al. « Radiocarbon dating of the Shroud of Turin. » Nature 337 (1989): 611–615.
- Rogers, R. N. « Studies on the radiocarbon sample from the Shroud of Turin. » Thermochimica Acta 425.1–2 (2005): 189–194.
- Fanti, G., Malfi, P. « La Sindone: primo secolo dopo Cristo. » Rizzoli (2015).
- Wilson, I. « The Shroud: The 2000-Year-Old Mystery Solved. » Bantam Press (2010).